Axolot #11 : Freakshow

Loups garous, cyclopes, chimères… Qu’ils soient issus de l’imaginaire ou de la nature elle-même, les monstres nous fascinent depuis la nuit des temps. Ils incarnent une sorte de transgression, un pas de côté vis à vis d’un monde que l’on voudrait parfaitement ordonné. Par leur aspect, ils interrogent notre relation à la différence, et délimitent les contours de ce que l’on appelle la normalité. En 2016, pour explorer ces thèmes, le museum de grenoble et la casemate ont organisé une exposition commune, fort justement intitulée “Monstrueux”. Je vous invite à m’y suivre, et je vous promets que vous n’aurez pas peur. Enfin, presque pas.

Mythologie

Notre premier lien avec les monstres se fait dès l’enfance, lorsque nous vérifions qu’aucun croque mitaine ne se cache sous notre lit, ou dans notre placard. Les monstres constituent alors une projection de tout ce qui nous effraie, une sorte de menace indéterminée, que les adultes n’hésitent pas à invoquer si l’on ne finit pas notre soupe. Mais paradoxalement, la littérature jeunesse et les dessins animés ont aussi fait des monstres des créatures bienveillantes, qui nous aident à grandir et nous apprennent à voir au delà des apparences.

Une ambivalence qui peut s’appliquer à l’échelle de l’humanité elle-même : dans l’antiquité, les monstres étaient souvent synonymes de violence, de terreur et de mort. Il s’agissait d’être malfaisants qui attendaient les voyageurs aux confins inexplorés du monde, par delà les mers, comme les cyclopes ou les sirènes. Ils pouvaient aussi incarner une épreuve mortelle à surmonter, comme le Sphinx et ses énigmes, ou le Minotaure attendant Thesée au fond de son labyrinthe. Dans cette conception, les monstres n’étaient pas seulement la personnification de nos peurs enfantines, mais des peurs de l’homme en général, confronté à des forces naturelles qui le dépassaient.

Cependant, la figure du monstre positif existait également dans de nombreuses cultures, comme avec les dieux à tête d’animaux chez les égyptiens, ou les divinités à plusieurs têtes et plusieurs bras dans la mythologie hindoue. Dans ces là, le caractère monstrueux exprime une forme de transcendance, propre à des entités supérieures.

Cryptozoologie

Face à la richesse du bestiaire antique, une question demeure : les monstres du passé étaient-ils une pure création de l’imaginaire, ou bien cachaient-ils une part de réalité ? On sait par exemple que la légende des sirènes est liée à l’observation de lamantins ou de dugongs par les marins de l’antiquité. Ce n’est pas un hasard si ces deux mammifères aquatiques appartiennent à l’ordre des sirénéens. De la même manière, des erreurs de perception amplifiés par le bouche à oreille ont pu transformer des rhinocéros en licornes, ou bien des peuplades de cavaliers en centaures. Mais serait-il possible que certaines monstres mythiques aient réellement existé, avant de disparaître ? Ou mieux, pourrait-il encore y en avoir parmi nous sans que nous le sachions ?

Cette question a donné naissance à une discipline à part entière, la cryptozoologie, ce qui signifie littéralement l’étude des animaux cachés. Parmi les représentants les plus célèbres du bestiaire cryptozoologique, on trouve bien sûr le monstre du Loch Ness, le Yeti, ou encore le Kraken, mais cette mythologie moderne comprend bien d’autres animaux dont l’existence hypothétique nourrit les légendes urbaines. C’est dans cette brèche entre mythe et réalité que s’est glissé l’artiste Camille Renversade pour créer son extraordinaire cabinet des chimères.

Monstres naturels

Mais si l’imagination humaine a produit un bestiaire foisonnant, elle ne va jamais aussi loin que la nature elle-même. Les fonds marins, en particulier, sont une forge de créatures plus impressionnantes que toutes les chimères réunies. Prenez par exemple la Baudroie abyssale, ou le requin lutin, ou encore cet incroyable calmar à longs bras filmé en 2007 dans le golfe du Mexique, et dont les scientifiques ignorent encore presque tout. Avec de tels spécimens peuplant le monde réel, on se demande s’il est vraiment nécessaire d’en inventer d’autres. Mais pour aussi effrayants qu’ils soient, ces animaux restent conformes à leur espèce. Il ne s’agit pas de monstres au sens scientifique du terme, contrairement à ceux dont nous allons parler maintenant.

A travers l’histoire, les monstres biologiques ont suscité autant de fascination et de crainte que leurs homologues imaginaires. Dans l’antiquité, les anomalies congénitales étaient considérés comme des avertissements divins, des entorses aux règles naturelles qui ne pouvaient rien présager de bon, et au Moyen ge, les enfants malformés étaient forcément le fruit d’amours démoniaques. Il faut attendre le 18è siècle pour qu’une véritable étude scientifique des monstres voie le jour : c’est la tératologie. A partir de ce moment, les superstitions vont progressivement laisser place à l’analyse : on comprend que les monstres sont le fruit d’incidents biologiques parfaitement naturels, et que leurs difformités peuvent être classées en catégories. C’est le naturaliste Étienne Geoffroy Saint-Hilaire qui va poser les bases de cette classification, succédé par son fils Isidore. Dans les années 1930, l’anatomiste François-Xavier Lesbre s’inspirera de leur travail pour classer les monstres en deux groupes distincts : les monstres simples d’une part, et les monstres composés de l’autre, formés par la fusion de plusieurs jumeaux.

Mais malgré ces avancées scientifiques, pour la population de l’époque, le statut des monstres ne change pas vraiment : ils restent ceux que l’on montre, comme le veut l’étymologie du terme. Pendant la renaissance, les monstres humains étaient exposés comme des bêtes de foire dans toutes les cours d’Europe, et au 19ème siècle, les freakshows déplaçaient des foules entières de curieux. Cette exploitation de la difformité trouve sans doute l’une de ses incarnations les plus tragiques en la personne de Joseph Merrick, plus connu sous le nom d’Elephant man. Né en 1862 en Angleterre, Merrick souffrait de malformations particulièrement handicapantes qui l’empêchaient de travailler. Pour gagner sa vie, il n’eut pas d’autres choix que de se produire comme phénomène de foire, malgré une finesse d’esprit et un sens artistique particulièrement développés. En 1885, les exhibitions de monstres humains furent finalement interdites, et Merrick termina ses jours à l’hôpital de Londres, où il mourut 5 ans plus tard.

Monstres artificiels

Les années 1960 marquèrent un tournant décisif dans notre compréhension des monstres. En manipulant des embryons animaux, le biologiste français Etienne Wolff put établir un lien entre certaines malformations et les stimuli qui les provoquaient comme les radiations, les carences, ou l’exposition à certaines substances chimiques. Dès lors, une nouvelle étape est franchie : la science est désormais capable de créer des monstres volontairement. Ce pouvoir de manipulation du vivant ne va cesser de s’amplifier avec les progrès technologiques, soulevant au passage de nombreuses questions éthiques : pour citer la plus célèbre histoire de monstres de la littérature, l’homme peut-il librement jouer au Dr Frankenstein ? L’histoire nous montre que dans ce domaine très sensible, nous avons tendance à repenser les limites en fonction des nécessités de l’époque. En 2007, la grande bretagne a par exemple autorisé la création d’embryons hybrides à partir d’adn humain et animal, pour faire avancer la recherche sur les maladies dégénératives. Une décision qui, comme on l’imagine, a suscité son lot de controverses. Plus récemment, en octobre 2016, des médecins chinois ont utilisé la technique crispr/cas 9 pour la première fois sur un humain. Cette méthode révolutionnaire permet d’éditer les gènes avec une précision sans précédent, grâce à une sorte de copier-coller moléculaire. En combinant un tel outil avec les avancées permanentes en matière de prothèses bioniques, l’humanité se retrouve plus que jamais confrontée à la tentation de sa propre transformation. Sens amplifiés, capacités physiques décuplées, mortalité abolie, tous les fantasmes de la science fiction viennent à l’esprit.

Et on ne peut pas parler de science fiction, sans parler de robots. D’abord cantonnés à des tâches industrielles, les robots sont devenus des êtres de plus en plus complexes, et de plus en plus intelligents. Ils se sont progressivement émancipés de leur fonction d’outils pour devenir de véritables compagnons à notre image. Difficile de ne pas éprouver de l’empathie en voyant les robots de la société Boston Dynamics s’efforcer de garder leur équilibre après avoir été poussés. Mais paradoxalement, plus les robots nous ressemblent, plus ils nous inquiètent. Nous voulons qu’ils soient humanoïdes pour pouvoir nous identifier à eux, mais si leur aspect devient trop réaliste, nous finissons par les trouver …monstrueux. C’est par exemple le cas du géminoide du professeur Hiroshi Ishiguro. Ce robot a été conçu pour représenter son maître à distance, et s’il fait froid dans le dos, c’est précisément parce qu’il lui ressemble trait pour trait. Ce sentiment de malaise, le roboticien Masashiro Mori l’a baptisé la vallée de l’étrange. Et dans cette ambivalence entre fascination et répulsion, on retrouve notre rapport aux bons vieux monstres naturels.

Tels les dieux de l’antiquité, nous sommes à présent capables de créer nos propres chimères, ainsi que des êtres à notre image. Par le biais des manipulations génétiques, des implants bioniques, et de toutes les transformations corporelles à notre portée, nous avons la possibilité de remodeler notre espèce et de choisir ce qui sera normal, ou non. Alors, face à cette perspective, une question essentielle vient à l’esprit. Si demain, la norme est d’avoir quatres bras, trois yeux, ou deux têtes, à quoi ressemblera le monstre du placard ?

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Un commentaire pour “Axolot #11 : Freakshow”

  1. Très bien raconté, très bien documenté, vidéo superbement illustrée : j’adore ! Merci !